NOS HÉROS




 




 

   C'est à Liverpool qu'arrivèrent d’Afrique du Nord, par une brumeuse matinée de septembre 1943, les premiers équipages des "Groupes Lourds". Les mouvements de personnel devaient se poursuivre pendant plus d’un an, pour constituer ou renforcer les deux formations françaises de bombardement stratégique (2/23 "Guyenne" et 1/25 "Tunisie"), basés à Elvington, près de Londres, sous le commandement du colonel Bailly, après un long entraînement dans les écoles de la R.A.F. du nord de l’Angleterre ou du sud de l'écosse.
     Le 15 mai 1944 le premier groupe prêt à faire la guerre s'installe à Elvington, d'où il va participer aux raids d’écrasement de l'Allemagne. Dès le 1er juin, il entre dans le combat, suivi douze jours plus tard par le 2e groupe. Sur la base, prévue pour un seul squadron, il faudra se serrer à deux. C'est peu dire que la place est mesurée : pour faire voler 32 avions, il y a 2.500 hommes, dont 250 officiers.  


DE L'AFN À LA GRANDE-BRETAGNE  

   Pour Maurice Bordier, l'heure de l'action arrive enfin, après sa formation en deux temps, en Afrique du Nord et en Grande-Bretagne. L'aventure a commencé au lendemain du débarquement anglo-américain en AFN, qui remet l'Empire dans le sens de la guerre.
   C'est un grand gars, au front très dégagé, les cheveux plaqués sur la tête, un visage ovale avec de bonnes joues, deux yeux bleus, vifs, sous les sourcils épais, un sourire effleurant les lèvres, tel était celui que ses camarades appelaient "Le Grand-Père".
   Honnête, franc, excellent père de famille, ne vivant que pour sa femme et ses enfants, passant la plus grande partie de ses moments libres à leur écrire ; se mettant facilement en colère et se calmant aussi vite, ce garçon était ce qu'on appelle un "chic type".
   Ses études en avaient fait un ingénieur agronome. Mais épris d’aéronautique, il s'était engagé en 1935 dans l'Armée de l'Air à Metz. Le peloton E.O.R. lui ayant été refusé faute d’avoir l'oeil de lynx exigé (ses 10/10 ne suffisaient pas : il faut 12/10, voire 13/10 pour entrer dans le personnel navigant), il préféra, à l'issue de son année de service, revenir à la vie civile. Marié en juin 1939 à Alger, mobilisé en septembre comme soldat de 2e classe à Souk el Arba en Tunisie, puis démobilisé lors de l'armistice de 1940.
   Le 8 novembre 1942, les troupes alliées débarquent en Afrique du Nord. Pour Maurice Bordier, c'est l'occasion rêvée de mettre en pratique son patriotisme, mais il va devoir abandonner cette vie familiale tant appréciée : sa femme et ses deux enfants (Franck né en janvier 41 et Geneviève, née en août 42).
   Deux jours plus tard, il est rappelé et part pour Laghouat dans le sud algérien. Ses espérances vont-elles cette fois se réaliser ? Il fait une deuxième demande d'admission dans le personnel navigant en vue de suivre les cours de pilotage. Avec une immense joie, il apprend que sa demande est agréée. Il contracte alors un engagement, part pour le Maroc où il est affecté à Agadir. Hélas, il devait y connaître une autre déception, la plus cruelle pour lui. Ayant plus de vingt-cinq ans, il ne peut être pilote. Le sentiment de révolte qui monte en lui est cependant vite réfréné. Puisque le destin en a jugé ainsi, il se pliera à son caprice. Il sera mitrailleur.
   Durant son stage de formation, Maurice Bordier apportera le meilleur de lui-même à son travail. Avec acharnement, il s'initie graduellement à sa nouvelle fonction. Son esprit n'est occupé que par deux choses : d'une part, sa femme et ses enfants ; de l'autre, sa spécialité de mitrailleur qu'il aime déjà énormément.
   Toute la correspondance adressée au cours de ce stage à Agadir, ne sera que la manifestation de ces deux préoccupations. De ce courrier, transpirera également cette déception qu'il ressent de ne pouvoir d'ores et déjà prendre part à l'action :

   "…  Je viens de rentrer d'Agadir, où j'ai passé la journée du dimanche, et comme tous les dimanches, je m'y suis ennuyé ferme. Les cours n'avancent pas. Nous ne faisons que piétiner. Et moi, je m'impatiente ; si je pouvais seulement voir mes deux chéris" …
   "… Enfin, cette semaine a été moins monotone. Nous avons fait beaucoup de tirs ; au fusil, à la mitrailleuse, tir en avion sur cible au sol. Hier, j'ai volé sur Léo 45. J'ai fait 50 minutes. C'est assez rare. Ce stage terminé, nous en aurons un autre, de perfectionnement, à faire à Marrakech ; puis après ce sera le peloton d'élèves aspirants. J'ai la ferme conviction que j'arriverai à ce que je veux. J'ai confiance. Ce qui me manque ce sont mes deux chéris. Combien de temps encore avant de les revoir ? "…
   "… Je suis reçu deuxième comme mitrailleur-observateur. J'espérais bien être le premier mais cela n'a aucune importance, puisque nous en avons terminé... 7 mois déjà que j'ai quitté mes chéris. Je ne vais plus les reconnaître. Mon impatience a été tellement grande de les revoir, que, maintenant, je n'ai même plus le courage d'être patient. C'est devenu chez moi un état chronique et je m'en accommode tant bien que mal, plutôt mal que bien. Enfin espérons, l'espoir fait vivre"…
   "… Nous devons rejoindre Zeralda le 20 septembre. Le moral est meilleur à l'idée de vous revoir et j'espère que j'aurai au moins une petite perm. Je suis fou de joie. A bientôt, maman chérie…

   Hélas, à Zeralda, pendant trois semaines qui lui paraîtront des siècles, Bordier ne pourra obtenir cette "petite perm" qu'il entrevoyait auprès de ses deux "chéris". Pour lui et pour tant d'autres, Zeralda c'est la rampe d'accès qui va les conduire dans la fournaise. C'est de là que vont partir ceux qui inscriront dans l'histoire de l'aviation deux noms prestigieux : "Guyenne" et "Tunisie".
   Bordier affecté au groupe 1/25 "Tunisie", "Squadron 347" dans la Royal Air Force, verra la terre d'Afrique s'éloigner de ses yeux et avec elle sa famille.
   Quelques jours plus tard, il débarque à Liverpool avec ses camarades. L'ivresse des combats ne sera pour eux que l’aboutissement d'une longue, trop longue à leur gré, période de préparation, de formation. La base d'Elvington n'apparaîtra à leurs yeux qu'après une pérégrination qui les conduira d'un bout à l'autre de l'Angleterre.
   C'est sur la base d'Evanton en Ecosse, qu’il va poursuivre pendant deux semaines sa formation de mitrailleur.



   L'hiver écossais participera à cette mise en train. Bordier dépèce la mitrailleuse Browning (7,7 mm), la tourelle Frazer-Nash, le collimateur de tir aérien, l'Aircraft Recognition (carnet de reconnaissance des silhouettes d’avions amis et ennemis).
   Comme le veut la logique, de la théorie il passe à la pratique et le travail aérien se succède : tir ciné- mitrailleuse, tir sur manche remorquée et mitraillage d'objectifs au sol.
   Dans ses lettres, il ne retient de ce stage que trois événements : sa nomination au grade de caporal-chef, le retour du soleil et la perspective de voler. Seule l'obsédera la pensée des siens, qui marque chaque page de ses lettres :
   "… J'allais oublier de vous annoncer la grande nouvelle, les galons sont enfin arrivés. Depuis ce matin je suis caporal-chef. Ce n'est pas trop tôt. J'en étais presque honteux. Enfin, c'est le cadeau de Nouvel An du Commandant …
   … Depuis quelques jours, il fait un temps superbe, avec un beau soleil. Cela nous réchauffe. Nous en étions tellement privés. Mais comme il me tarde de revoir mon beau soleil d'Algérie. Le moral est toujours bon. On tiendra. Et surtout soyez sans inquiétude, je ne cours aucun risque …:
   "… Nous avons fini notre entraînement théorique. La pratique va bientôt commencer. Enfin, je vais pouvoir voler. Cela va devenir intéressant. J'ai été breveté "Air gunner" et j'en ai reçu l'insigne (voir photos ci-dessus) au cours d'une petite parade, simple mais assez émouvante. Ce qu'il me faudrait maintenant c'est une "perm"! Je suis las moralement. Il y a trop longtemps que je traîne dans les écoles" …


   D'Evanton à Lossiemouth, en Angleterre, il n'y a qu'une courte distance et ce passage à L'O.T.U. (Operational Training Unit) est la dernière étape avant l’affectation de combat : formation en équipages et entraînement intensif.
   "… Notre entraînement pratique continue ; hier j'ai volé six heures consécutives. Il ne faisait pas très froid (-18 seulement !), et j'étais fatigué ; mais j'aime mieux cela. Mes chéris me manquent beaucoup. Malgré tout, le moral est bon et je tiendrai" …
   Il avait rêvé de porter les galons d'officier, il en avait les capacités. Pourtant lorsque le 1er mars 1944, il recevra ses galons de sergent, loin d'en éprouver de l'amertume, il écrira :
   "… Ici, toujours la même vie, les jours se suivent et se ressemblent, un peu comme la cuisine anglaise. Le moral est bon et tout est pour le mieux puisque je suis sergent" …


  AU GROUPE "TUNISIE"

   19 juillet 1944, la première escadrille du G.B.1/25 "Tunisie" reçoit des équipages de renfort. Le treizième qui vient compléter la colonie française est celui du capitaine Stanislas. Mitrailleur-supérieur : sergent Bordier.
   "… On nous a formés en équipage. Je suis heureux car il m'est sympathique. Nous nous entendons bien, et j'espère que le moment venu, nous ferons du bon travail. Le moral est toujours solide, mais il serait encore meilleur si je n'étais si loin de vous et de mes chéris"…




 

   Six jours plus tard, c'est la première mission : destruction d'une usine de pétrole synthétique à Wanne Eickel au nord-est d'Essen. Pour un baptême du feu, c'est un baptême du feu. L'itinéraire semble avoir été repéré juste à l'arrivée sur l'objectif et immédiatement après, au nord de Duisbourg, les projecteurs entrent en action. Sur l'objectif une flak (DCA) lourde, intense et plutôt haute accueille les équipages. Cependant, la chasse ennemie est absente. Tous les avions rentrent sains et saufs à la base, excepté le "G" du Capitaine Stanislas, qui se pose à West Rynham avec les réservoirs crevés.
   Deux jours de repos pour compenser cette nuit laborieuse et le 28 une seconde mission, sur la forêt de Nieppe où se trouvent des rampes de lancement de V1. Les sorties sont nombreuses et soutenues. Bordier est devenu un noctambule et écrira :
   "… Ces derniers temps, je n'ai guère eu le temps pour vous écrire. Nous volons la nuit, quelquefois nous nous sommes couchés avec le jour. Nous dormons donc le jour, pour remettre ça la nuit suivante "…
   Cet extrait de lettre résume la vie des Bombardiers Lourds. Ce sera ainsi des nuits et des nuits passées dans la tourelle à guetter un ennemi qui peut fondre à chaque instant sur l'avion. à surveiller aussi, l'avion ami qui risque d'accrocher au milieu du stream (vague de bombardiers). Telles sont ses lourdes responsabilités de mitrailleur-observateur.
   La campagne de France se termine et le Haut commandement allié a décidé de frapper l'ennemi à son point le plus vulnérable. Usines, voies ferrées, terrains d'aviation, subissent pilonnage toujours plus lourd et étendu. De son côté, l'Allemagne joue ses dernières cartes. La flak reste très nourrie. Les premiers biréacteurs Me 262 font leur apparition. La durée des vols augmente aussi au fur et à mesure que le front gagne en profondeur.
     De durs moments seront passés sur la Ruhr, des missions manquées par suite d'incidents mécaniques ; comme lors  du bombardement de Munster, en cette nuit du 18 novembre 1944 où l'avion revient sur trois moteurs après avoir volé ainsi 10 minutes avant l'objectif, ou de ce lendemain de Noël où son équipage se retrouvera seul de la première escadrille à bombarder la gare de Saint-Vith… Bordier n'en parle pas. Est-il vraiment aussi inconscient du danger qu'il le dit dans ses lettres ? ou bien, si près de la fin de son tour de missions (il en fallait 30), persuadé que la chance est avec lui, pense-t-il qu'il est dorénavant à l'abri du péril ? Ou n'essaie-t-il que de rassurer sa famille ?

   Profitant d'une période de répit, il écrit :
   "… Cette semaine a été très dure, non pas que les missions aient été dangereuses, mais elles étaient très longues, 7 heures chaque fois, donc très fatigantes. Aussi la "perm" est bienvenue. J'ai maintenant 24 missions, 2 citations et la 3e étoile de vermeil (citation à l'ordre du corps d'armée) est en route. Je pense finir mon tour à 30 missions. Bientôt, je l'espère, je serai près de vous. Le moral tient toujours. Ne vous faites aucun souci"…

   13 janvier 1945 : bombardement d'un dépôt d'essence à l'arrière de Saarbruck.
   14 janvier 1945 : bombardement du noeud de voies ferrées à Dulmen.
   28 janvier 1945 : bombardement de la gare de Korwestheimprés de Stuttgart. Au cours de cette mission, le "G", ayant des ennuis, fait demi-tour.


    SIX MISSIONS DE PLUS…

   Le lendemain BORDIER écrira son avant-dernière lettre et dans un style sobre livre son état d'esprit mettant son patriotisme au premier plan.
   "… Ma chère maman,
   Je vois que tu te fais toujours des illusions. Non, je suis toujours sergent. Sache que nous, qui avons le très grand honneur d'aller au baroud, n'avons pas besoin de galons... Ma croix de guerre vient de s'orner d'un troisième clou en vermeil celui-là, et ce n'est pas fini. C'est pour moi, une grande, très grande satisfaction. Nous avons fait, tu peux m'en croire, du bon travail. Le moral est à la hauteur. La fin proche du tour y est pour quelque chose"…

   Hélas, "la fin proche du tour" va être reportée. La dernière lettre de Bordier, tout en donnant la mesure de la grandeur d'âme de ces hommes d'équipage, est l'annonce de l'intervention du Destin :
   "…  Je viens d'être proposé chef. J'ai signé ce matin ma proposition; mais par contre, on nous a allongé le tour de six missions. Dommage, j'avais presque fini mon tour. Mais que faire, surtout ne vous inquiétez pas outre mesure. Après tout, six de plus ou de moins, ne tirent pas à conséquences. Je pourrais demander à être mis en congé illimité, mais je ne le ferai pas, car j'aurais l'air de me dégonfler et ce ne serait pas très élégant vis-à-vis de mon équipage. Patience, le moral est bon et j'ai la ferme conviction que je m'en tirerai. À très bientôt de vous revoir. Ce jour-là sera le plus beau de ma vie"…

   Le plus beau jour de sa vie, Bordier ne le connaîtra pas. La famille, la joie du retour, le bénéfice de la paix retrouvée, ne lui étaient pas destinés. En ce soir du 6 février, sous son "tonneau" (baraquement en tôle ondulée), il ne pouvait s'imaginer qu'il rédigeait l'ultime lettre que sa famille recevrait.

   7 février 1945 : aux tableaux des mess et des groupes, des affiches annoncent la mission : bombardement de Gauch.
   Dans la salle des mitrailleurs, BORDIER prend note des détails concernant les munitions.

  

 

   Maintenant, dans la salle de l'Intelligence (renseignement), chaque équipage s'installe à sa table pour le briefing. Noter dans le dessin ci-dessus qu’à Elvington, la base est si étendue que les équipages doivent se rendre au briefing à vélo.
   Devant chacun s'alignent des sacs de toile dans lesquels on doit vider ses poches. Bordier recommence les gestes qui lui sont devenus familiers : dans le sac rouge, tout ce qui devra être détruit sans examen au cas où il ne rentrerait pas ; dans le sac blanc, tout ce qui devra être remis à sa famille. Dans ses poches, il ne garde que sa carte d'identité R.A.F. et un peu d'argent. Au cas improbable, pense-t-il, d'un événement malheureux, il enfouit quand même dans sa poche l'Espace Box, nécessaire de survie pour cinq jours : comprimés de nourriture, rasoir, lime, de quoi pêcher, cartes, boussole…
   Le silence se fait, l'officier météo prend la parole. Le commandant de Font-Réaux, Intelligence Officer, commence son exposé par la phrase traditionnelle que tous connaissent maintenant par coeur :  — Ce soir vous attaquez Goch, petite ville située à proximité immédiate des lignes. Des précautions minutieuses sont ordonnées pour éviter que les bombes ne tombent sur les Alliés. Interdiction de bombarder aux instruments, interdiction de … et de ….
   Les équipages nantis de tous ces renseignements vont s'habiller et gagnent leurs appareils. Sur le "G", chacun s'active pour que l'avion parte à l'heure. Le starter vient de donner l'ordre de décoller. Sur l'Angleterre et la Manche, le ciel est clair et le mitrailleur supérieur Bordier, tout en surveillant les abords de l'avion peut admirer le ciel étoilé. Sur l'Allemagne, le bombardement se  heurte à la chasse et la mission est écourtée. Au retour, à 25 km d'Eindhoven, l'avion est attaqué par un chasseur de nuit allemand et explose. Seul, le capitaine Stanislas, sans savoir pourquoi ni comment, se retrouve dans les airs suspendu à son parachute. Il sera le seul rescapé du drame. Le destin de Maurice Bordier et de ses cinq autres camarades vient de s'accomplir : ils ont donné leur vie pour la France, trois mois avant la fin de la guerre.

   Le carnet de vol se referme pour toujours.  

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