La Traversée
(seconde partie)





Par Jean-Louis Jacquemin



III

Aux bonheurs de la "Ligne"

 

   La "ligne" connut son apogée dans les années 50. Neufs ou soigneusement rénovés, les paquebots étaient superbes. "El Mansour", "Président de Cazalet", "Ville d'Alger", et "Kairouan" assuraient l'essentiel des trajets d'été, la compagnie "Mixte" vers Port Vendres, la "Transat" vers Marseille .

   A bord c'était une nouvelle vie qui sacrifiait à des rites convenus. On retrouvait d'un an sur l'autre les mêmes amis, on revoyait des connaissances. Parfois on en faisait de nouvelles. Dans cette atmosphère de croisière, on s'offrait des luxes inhabituels. Peu mondains par nature, les Algérois s'y découvraient des âmes de dilettantes et de nababs et se surprenaient à prendre le thé comme de vieilles anglaises en devisant interminablement dans des salons confortables où toute l'animation du pont supérieur pénétrait par les grandes baies vitrées. En arrière-plan, l'horizon défilait avec une lenteur patiente mais obstinée qui rapprochait insensiblement le but à chaque tour d'hélice.

   On faisait le tour des tables pour s'inviter les uns les autres. Espace de transition, le paquebot appartenait pourtant à la métropole : au bar, le Gin-fizz et le Whiskey-soda remplaçaient l'anisette avec des amuse-gueule mesurés qui n'avaient plus l'allure ni la profusion de kémias. Bien carrés dans le confort rigide de fauteuils tendus de cuir rouge, les parties de bridge ou de belote s'organisaient en tables "sérieuses" autour des cartes prestigieuses de la "French Line" prêtées par le barman ou même achetées pour quelques francs. Les conversations étaient civiles. On surveillait la forme. On bridait la gestuelle... En bref, on s'entraînait !

   Pour les enfants, traverser c'était Byzance. Une occasion de distractions et de plaisirs exceptionnels avec le short des dimanches et une liberté de jours de fête. Talisman contre le mal de mer, le Peppermint Get était autorisé à supplanter la fade menthe à l'eau et les parents avaient le porte-monnaie généreux. L'exploration du paquebot était captivante. L'architecture compliquée rebondissant à chaque instant d'un niveau sur l'autre faisait de ce huis-clos une jungle imprévisible qu'il fallait maîtriser. C'était une sorte de jeu de piste d'escalader et dévaler les passerelles, de jongler avec l'entrelacs des coursives et des escaliers, de prendre peu à peu possession du navire.

   La conquête des ponts supérieurs était toute aussi passionnante : on frissonnait en passant devant les canots de sauvetage qui rappelaient des récits de naufrage, on respirait près des manches à air, comme une exhalaison infernale, le souffle chaud de la salle des machines, on montait par des échelles abruptes jusqu'au pied impressionnant de la cheminée et on s'asseyait les jambes un peu flageolantes dans les superstructures fouettées par le vent pour contempler la cascade des ponts avec l'air impavide de vieux loups de mer.

   C'était une satisfaction, au fil des ans, d'apprivoiser chaque paquebot et d'y retrouver ses marques. Chacun avait son charme. Cazalet était un peu sommaire mais convivial et détendu. Sa cascade de ponts accessibles était agréable pour les jeux. El Mansour était cossu, un peu tarabiscoté, mais confortable et feutré. Kairouan, tout de blancheur, était sans aucun doute le plus chic et le plus luxueux mais, curieusement aussi, le plus impersonnel.


"Le Kairouan, tout de blancheur, était sans aucun doute le plus chic et le plus luxueux...".


   La vie à bord s'organisait. Il y avait des passages obligés qu'on attendait comme le Messie. La course de petits chevaux, sur le pont supérieur, au profit d'une oeuvre maritime où l'on jouait les petits sous des parents avec la ferme intention et parfois le plaisir de les multiplier, les anneaux de deck-tennis plus difficiles à négocier auprès de stewards grincheux. Parfois un loto était organisé et le temps passait ainsi agréablement.


Jouait-on aux palets sur les lignes de Méditerrannée ?
© Association French Lines.


   Pour le cinoche c'était plus limité. Chaque bateau avait ses films, de préférence tous publics et en changeait peu. Fatalement on retombait sur les mêmes. Je pris une véritable indigestion de "veaux" à voir 3 ou 4 fois les "Vitelloni" (un excellent film mais tout de même !...) qu'El Mansour programma sans faiblir plusieurs saisons de suite. De la même manière je vis deux fois sur le Président de Cazalet une aimable pâtisserie comico-sentimentale avec Luis Mariano et Jean Tissier (et je crois Marthe Mercadier) dont j'ai oublié le titre mais pas la dernière réplique, juste avant le baiser final, qui valait son pesant de calentita avec l'accent velouté de l'idole des foules : "Manina du mercredi veux-tu devenir Manina de tous les jours ?"... Ca ne s'invente pas.

   La meilleure surprise vint de la musique mais fut éphémère. Pendant deux saisons d'été (sur Kairouan je crois mais je ne suis plus très sûr) on eut le plaisir d'un sympathique trio de jazz où mon condisciple Jean-Christian Michel roda son juvénile mais incontestable talent de clarinettiste à l'applaudimètre du public.

   Un autre moment attendu était la table. Aux coups de gong ou de cloche, véhiculés à chaque service dans les coursives et sur les ponts par un garçon machinal, c'était la ruée des heureux élus sous les regards d'envie de ceux du service d'après, vers les belles salles à manger (superbes en première) où s'étalait un luxe de couvert parfois soigneusement contenu dans des "violons" au cas où la houle ferait des siennes et on soupçonnait le barreur d'en rajouter un peu pour limiter les appétits les jours de grande affluence.

   Les menus étaient soignés. Ils donnaient dans la cuisine bourgeoise aux noms ampoulés, histoire d'habituer nos palais et nos oreilles aux subtilités de la cuisine métropolitaine. Pour les vins, on se cantonnait sagement aux valeurs sûres de notre Mitidja (qui venaient au secours de tant de Bordeaux !) ou des monts du Zaccar. Pour le café (infect, par contre, je ne sais pourquoi) il fallait retourner au bar et on retrouvait son atmosphère pour l'après-midi.

   Mais le plaisir de naviguer se goûtait surtout à l'air libre. C'est là vraiment qu'on profitait du bateau, du dépaysement et du spectacle de la mer. Les algérois n'y perdaient pas pour autant leurs habitudes.

   Le temps de la traversée les ponts promenade remplaçaient la rue Michelet et la rue d'Isly. On y croisait nonchalamment dans les deux sens, faisant au passage ses mondanités. On s'arrêtait pour présenter ses devoirs ou offrir ses services devant les chaises-longues des dames qui prenaient l'air ou soignaient leurs estomacs, enveloppées dans des plaids à l'abri du vent. Les jeunes gens tâchaient au passage de "dénombrer" parmi les jeunes filles accompagnées celles dont le sourire paraissait abordable et s'évertuaient à provoquer des apartés sous l'oeil vigilant et sourcilleux des parents. C'était un va-et-vient perpétuel, et on regardait avec plaisir l'étrave fendre tout ce bleu et la poupe le mouliner dans les pales de l'hélice en laissant flotter derrière elle un sillage d'écume tumultueuse qui mettait plusieurs centaines de mètres à se dissoudre.

   Parfois les marsouins faisaient un brin de conduite et accompagnaient le navire de leurs cabrioles élégantes dont les arabesques brisaient, quelques minutes, la sérénité du grand lac d'huile ou le soleil se reflétait comme dans un miroir. Le soir, il se couchait sur une mer tout d'un coup ensanglantée de pourpre et on attendait sa disparition pour voir le fameux "rayon vert" dans les frissonnements d'un air soudain plus frais et plus humide. Et le bateau d'un seul coup faisait silence comme si la nuit apportait une dimension nouvelle.

   Tout doucement, le bateau prenait ses quartiers de nuit car on n'était pas vraiment en croisière. Le transport gardait ses droits. Pas de soirée dansante, pas de veille brillante jusqu'à point d'heure. La nuit appartenait déjà à l'arrivée. La plupart des passagers regagnaient leur couchette, le repas terminé, pour débarquer frais et dispos. Seuls quelques acharnés insomniaques continuaient à squatter le bar et sur les ponts on ne croisait plus guère que quelques solitaires et quelques jouvenceaux furtifs qui cherchaient à consolider leurs bonnes fortunes ou à arracher des bribes de flirt aux élues consentantes en jouant à cache-cache avec les parents qui précisément cherchaient ces dernières.

   La nuit avait son rythme propre. Elle semblait s'appliquer seulement à faire avancer le bateau. On le sentait pressé tout d'un coup et le sillage qui s'enfonçait dans le noir avait quelque chose de plus efficace et de plus impressionnant.

   Le matin tout allait très vite. Dès 6H, le brouhaha des coursives annonçait qu'on doublait les Baléares et la cloche du petit déjeuner s'agitait furieusement. On s'y précipitait par vagues successives pendant que d'autres bouclaient fébrilement les valises.

   La compagnie se gardait bien de mettre son amour-propre dans cette formalité engloutie à la hâte. Le service, ici, était plus que sommaire : café au goùt prononcé de chicorée, lait brùlant mais baptisé, mélangés à l'estime dans des tasses sans grâce par un serveur aux gestes mécaniques. Pain rôti (celui de la veille), marmelade indistincte dans de vastes soucoupes et copeaux de beurre anémique, juste de quoi avaler en vitesse et caler son estomac.

   Dès que possible, on se précipitait sur le pont, du côté intéressant, pour admirer la côte d'Espagne qui défilait dans l'air frais du matin et pour assister, plus vite que prévu, au spectacle lent mais enchanteur de l'entrée en rade de Port-Vendres.


"On se précipitait sur le pont, du côté intéressant, pour admirer la côte d'Espagne
qui défilait dans l'air frais du matin..." (Jean-Louis, en 1948).


   Le port de Vénus. Les Romains ne s'y sont pas trompés. Une petite conque pleine de charme enchâssée dans de riantes collines. Un espace délicieusement abrité et aimé des Dieux. Un port de poupées où les façades d'immeubles et de cafés de comédie semblaient plaquées comme un décor autour du bassin. Une scène d'opérette pour vivre et chanter les plaisirs insouciants de la mer et du soleil ou même les chalutiers peints en bleu amarrés au bord du quai semblaient n'être là que pour le farniente des maillots rayés sur leurs amoncellements de filets, le romantisme du grand large livré à domicile et le plaisir du visiteur. Et pourtant ce microcosme à la nonchalance toute catalane se gonflait chaque été de la transhumance bi-hebdomadaire et bourdonnante de plusieurs milliers de passagers.

   La nouvelle gare maritime de la Mixte était plus vaste et plus confortable que la précédente mais les formalités de débarquement restaient longues. Il fallait débloquer les voitures acheminées 24H plus tôt par cargo séparé ou qui débarquaient des cales suspendues par les roues dans des filets d'allure bien fragile. Après un vrai petit déjeuner à la terrasse d'un café qui sentait bon les vacances, c'était l'allégresse. Les vieilles tractions chargées jusqu'à la gueule et par dessus les toits s'élançaient dans les virages de la corniche et piquaient droit à travers les collines de Roussillon vers l'Aude puis l'Ariège après avoir fait le plein à la station service France-Algérie, relais incontournable sur la route de Collioure.

   A partir de Saint-Girons, on longeait le Salat, et je retrouvais mon univers de vacances. Je troquais mon béret de collégien pour le chapeau de paille du paysan. Je prenais un accent qui sentait bon le foin et chantait la Garonne. Je redevenais pour 4 mois un petit occitan.


"La traversée", suite, chapitres IV et V,

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L'un des pavillons qui flottèrent sur nos traversées.

Appartenaient à la flotte de la CGT
la série des Gouverneurs Généraux :

- Gr Gal Grevy 1921-1946
- Gr Gal de Gueydon 1922-1945
- Gr Gal Chanzy 1921-1963
- Gr Gal Jonnart 1921-1948



Je simplifie un peu volontairement. La Mixte assurait aussi des passages vers Marseille et il y avait d'autres bateaux. D'abord les derniers de la série des "Gouverneurs Généraux" vétustes et au confort sommaire et désuet, dont le Lépine avec ses deux cheminées et le Chanzy qui en arborait fièrement trois. Ensuite les petites unités parfois bien sympathiques : la série des Commandants avec le Commandant Quéré et la série des Sidi avec le Sidi-Okba, le Sidi-Mabrouk et le Sidi-Ferruch. La plupart appartenaient à une troisième compagnie, plus discrète mais qui ne manquait pas de prestige : les fameuses Messageries Maritimes, fleuron des liaisons avec l'extrême Outre-Mer et cordon ombilical de notre ex-empire colonial. Ces petites unités travaillaient surtout hors saison ou pour les liaisons secondaires comme Oran-Alicante et Bône-Marseille. Certaines avaient beaucoup de charme et je garde un souvenir ému d'une courte traversée Oran-Alicante, avec ma mère, dans le Sidi-Ferruch, sorte de paquebot jouet avec ses minuscules cabines en bois verni acajou, sa salle à manger de moins de 20 places qui ressemblait à un carré de pacha, ses ponts minuscules et cette impression extraordinaire de voyager au 19ème siècle dans un petit vapeur que Jules Verne n'eût pas désavoué.






Cadeau pour Jean-Louis :
l'affiche de ce film avec Luis Mariano.


C'était "Rendez-vous à Grenade",
avec effectivement Jean Tissier et Marthe Mercadier !



Quelques photos du Port-Vendres des années 50.

Les photos en noir et blanc sont de Jean-Louis Jacquemin.

cliquer pour les agrandir




La gare maritime (à droite) et l'entrée de la darse vue du quai nord.




Le port vu de la ville haute...




...et de la plage sud.




Le front de port vu de la pêcherie (quais nord). L'amirauté.



Une autre très belle photo, celle-ci de Jean-Louis Arrignon : Port-Vendres à travers le hublot est surexposé, à peine visible, mais son reflet dans le verre est bien net.

(pour voir tout le hublot, cliquer)





J'ai peine à évoquer ces images du Port-Vendres des années 50 quand on sait ce que la promotion immobilière et l'exploitation systématique du touriste ont fait de cet endroit si plein de charme. On peut s'en rendre compte sur les photographies que j'ai retrouvées et qu'on aurait bien du mal à imaginer aujourd'hui. Une seule satisfaction : les chalutiers bleus, amarrés au bord du quai sont depuis 1962 ceux de "Papa Falcone" et on entend à leur bord, au passage, des accents bien sympathiques à nos oreilles.