Jean Gabin : caoua chez Pépète…

   Nous voilà parvenus à de grands âges, où nous pouvons parler de nos souvenirs, et surtout pour des rencontres faites tout au long de notre vie, certaines sont de bons souvenirs, de bons moments passés avec des gens très connus mais très simples. Oh ! bien sûr, ils ne vous ont rien apporté, mais des années plus tard, nous sommes un peu fiers de les avoir approchés.

   Le plus ancien dont je me souviens est Monsieur Jean Gabin. J'avais neuf ans, c'était en 1943, le tonton Joseph venait d'être démobilisé, après l'amputation de sa jambe, le Pépé et la Mémé Llorens étaient reparti en Espagne en lui laissant le café.

   Comme c'était "encore la guerre" nous n'avions pas d'école toute la journée, c'était soit le matin, soit l'après midi, vu que les écoles étaient en partie réquisitionnées par les soldats.

   Un matin j'étais donc au café de tonton, je prenais mon petit déjeuner assis à une table dans le fond du café pour ne déranger personne. Et tout à coup nous voyons arriver un marin escorté par deux policiers américains, qui le placent tout au fond du café à coté de moi. Il me regarde, je le regarde, un petit bonjour. Il me rassure : "N'aie pas peur, je n'ai rien fait de mal, c'est juste par sécurité que l'on m'a escorté jusqu'ici".

   Donc le voilà assis en face moi le dos tourné à la porte, il commande un café, je me lève, vais au comptoir, lui porte son café et lui pose devant lui.

   Nous engageons la "conversation". Il me raconte qu'il est marin, et qu'il est venu au ravitaillement aux Halles avec un camion, mais le hic c'est qu'il avait failli provoquer une émeute, car beaucoup de gens dans les Halles l'avaient reconnu. Le bruit que "Pépé le Moko" était sur le marché avait fusé comme une flêche et tout le monde voulait le voir ou le toucher, d"où sa fuite, et son repli dans le bar du Tonton.

   À l'époque le Tonton n"avait pas encore sa prothèse, il se déplaçait avec ses béquilles. Il vient s'asseoir à notre table, et le Monsieur lui demande ce qu'il lui est arrivé, Tonton raconte qu'il a été gravement blessé en Normandie, et que les docteurs, vu l'état de sa blessure, n'ont rien put faire d'autre que de l'amputer d'une bonne partie de sa jambe gauche.



   Le Monsieur écoutait attentivement le récit du Tonton, de plus quand il a su que le "Pépète" n'avait que vingt ans, il était vraiment bouleversé. Moi pendant ce temps là je faisais la plonge derrière le comptoir pour soulager le Tonton qui ne pouvait pas rester trop longtemps debout.

   Un petit moment après, d'autres marins sont arrivés, se sont assis à la même table, et la conversation a continué un bon bout de temps.

   Et ce Grand Monsieur est revenu plusieurs fois au café, et il avait surnommé le tonton "Le Héros". De plus quand le tonton était seul, le Monsieur passait derrière le comptoir se servait son jus tout seul comme un grand, il ne voulait pas que tonton le serve, quand il avait fini son café il ramenait sa tasse au comptoir, un homme vraiment simple, en plus super sympa, qui un beau jour a cessé de venir, car il était parti comme il était venu, sans rien dire.

   Voilà comment Jeanjean, tout petit yaouled des Halles, a pris son petit-dej avec Monsieur Jean Gabin à l'âge de neuf ans.



Cerdan-Kouidri : le combat des morfales

   Vous savez tous, depuis le temps que je vous parle de ma famille, que j'étais très, très près de mon oncle Joseph dit "Pépète".

   Je passais la plus grande partie de mon temps avec lui. De plus partout où il allait il m'emmenait avec lui. On faisait une bonne paire, je me tenais toujours sur son coté gauche, il me mettait sa main sur mon épaule, et vogue la galère.

   Donc un matin que je me trouvais avec lui au café, le téléphone sonne et c'était son ami Angelo qui voulait le voir de suite.

   Angelo à cette époque était gérant de la Brasserie Di Rago à Belcourt. Cette brasserie se trouvait en face du Monoprix, à l'angle de la rue de Lyon et du Bd Villaret-Joyeuse.

   Nous partons tous les deux, en traversant les Halles de bas en haut, remontons le Bd et arrivons chez Angelo, la bise comme toujours, et tonton s'inquiète de son coup de fil.

   Angelo nous fait signe de regarder dans le fond du bar coté restaurant, et surprise … à tomber de cul dans un panier d'oursins de Fort de l'Eau, nous voyons à une table deux messieurs qui riaient comme des gamins, et se taper sur le ventre et les épaules sans arrêt. Vous vous demandez qui étaient ces deux Messieurs, et bien tout simplement Marcel Cerdan et Omar Kouidri.

   Cerdan était de passage à Alger, et était venu voir son ami Angelo, ils avaient téléphoné à Maison-Carrée à Omar, qui avait pris un taxi et venait d’arriver un peu avant nous.



   Nous voilà autour d'une table, avec ces deux "monstres" qui bien sûr parlaient boxe sans arrêt. Moi qui à l'époque devait avoir dans les quatorze ans je crois, j'étais tout émerveillé. Je ne perdais pas une parole de ces messieurs. De plus ils se marraient des combats qu'ils avaient fait dans leur carrière, je crois qu'ils se sont rencontré quatre ou cinq fois, et tous les combats ont été à la limite des quinze rounds, donc ils se sont tapé sur la tronche pendant des heures, et ça les faisait marrer comme des gamins, ils se souvenaient de presque tous les coups que l'un avait asséné à l'autre. Beaux souvenirs, hein !!!!!

   Pendant qu'ils parlaient, Angelo s'affairait dans la cuisine, le plus gros allait venir. Premier numéro : un énorme plat de rougets bien frais frits à point, avec quelques merlans qui se mordaient la queue, comme chez nous, les bouteilles de rosé sur la table.

   Le Marcel qui quitte sa veste, se retrousse les manches de chemises, défait sa cravate, se met devant un grand tablier bleu pour ne pas se salir, et la bataille commence, je ne vous dis pas à quelle allure le plat s'est vidé. Avec deux "ogres" comme ça, le plat n'a pas fait long feu, mais il y en eu d'autres qui ont subi tous le même sort. Cela à duré plus de deux heures, car après Marcel devait se rendre à un rendez-vous en ville.

   Voilà comment par hasard j'ai eu devant moi mon idole de jeunesse. Et encore, là je fais court, pour ne pas abuser, mais ce fut un moment magnifique.

   Je crois que beaucoup de personnes auraient aimé assister à ce petit casse-croute entre copains de longue date.



Dario Moreno : la bouffa fantastique

   Dans les années 55, je ne me souviens plus de la date exacte, toujours est-il que la fête de Fort de l'Eau avait toujours lieu pendant la semaine du I5 Août. Or, une année la vedette de la fête était Monsieur Dario Moreno.

   Un après-midi avec mes amis Gégène et Jacky, nous étions assis sur notre banc favori, à côté du podium face à la Mairie du Bled. Tout à coup nous voyons arriver des messieurs du comité des fêtes avec la vedette de la soirée qui venait d'arriver à Maison Blanche, directement de Paris.

   Le "Dario" monte sur la scène, et commence à faire des tremolos pour régler le micro, à discuter avec l'orchestre, enfin tout ce que font les chanteurs avant leur tour de chant. Ce soir là "La Vedette" devait passer vers les dix heures, pour pouvoir repartir par le dernier avion… enfin c'est ce qui était prévu au départ de cette soirée.

   Mais… Eh oui, il y a toujours un Mais. Alors que nous étions toujours assis à mater tout ce qui se passait en coulisse, voilà le Dario, qui descend de la scène, vient s'asseoir à coté de nous sur le banc commence à discuter, nous fait part de son problème, très grave (il avait une faim de loup), et nous demande où il pourrait manger discrètement.

   Le pôôôôôôvre, juste à nous il est venu s'adresser !…

   Il devait être vers les sept heures. Nous l'embarquons avec nous dans un tout petit "restaurant" qui se trouvait à coté de la Chèsa. Nous nous installons tous les quatre dans un coin, près d'une fenêtre, et Dario voulait goûter aux spécialités locales. C'est là où tout se corse… On commence par lui faire goûter l'anisette, et ça lui plaisait drôlement, mais au bout de quatre, quand vous n'avez rien dans la pancha, ça fait un peu juste…

   Arrivent les plats de merguez, brochettes, cervelles basses, plus la rissa, plus le vin rosé frais, je ne vous dis pas dans quel état était "la vedette" !

   Tant qu'il a été assis, tout allait bien, mais c'est pour se lever que tout a été très dur… Tout d'un coup, le Dario qui monte sur la table et commence à chanter Méké Méké, et à danser comme un dingue, vous pensez les clients n'en demandaient pas tant.

Mais l'heure du "récital" approchait, et le Dario était complètement givré. Voilà qu'arrive Fernand Llurens qui faisait parti du comité des fêtes. Comme il me connaissait très bien, il me demande ce qui se passe, Je lui réponds que nous avons accepté l'aimable invitation de Monsieur Moreno, que tout s'est très bien passé, sauf que l'anisette et le rosé de chez nous étaient très mal passés. Pendant la discussion, nous avions assis Dario sur le trottoir, on lui avait servi un bol de café avec une poignée de sel, remède radical dans le cas présent… Le Dario à tout "rendu" dans un égout, quel gâchis de voir partir toute cette belle marchandise.

   Une demi-heure après il était presque rétabli. Nous l'avons ramené au podium, et il a pu faire son récital, "presque" normalement. De temps en temps il nous lorgnait sur notre banc avec un sourire. Et dès la fin de son récital il a repris son avion pour Paris, et personne ne s'est aperçu de l'incident.

   Et le pire de cette histoire, est qu'en I967, je me trouvais à Paris au bas de l'Avenue de La Grande Armée, dans un bar, et tout à coup je vois rentrer Dario Moreno, tout en bleu, super chic avec deux messieurs, ils s'attablent à coté de moi, je n'ai pas pu me retenir j'ai attrapé un fou rire, et plus je le regardais plus je riais, je le revoyais au bord du trottoir en train de… rendre tout ce qu'il avait mangé et bu. Il a bien fallu que je lui dise pourquoi je riais tant. Après mes explications, il a été pris lui aussi d'un fou rire et il a raconté à ses amis ce qui s'était passé un soir de quinze août à Fort de l'Eau… dix ou douze années plus tôt.






Cloclo : "Merci, merci Jeanjean" …

   En 63, nous nous trouvions à Morlaix, belle petite ville de Bretagne. Un Lundi matin je me trouvais avec mon camion dans une petite ruelle, et j'étais en livraison de fuel pour le plus grand hôtel de la ville.

   La veille avait eu lieu au théâtre un spectacle, avec comme vedette Claude François. Pendant que je me trouvais dans le sous-sol, occupé à faire les branchements avec la cuve, j'entendais un vacarme terrible qui venait de la rue principale ; il y avait des centaines de jeunes à vociférer comme des fous, pour essayer de voir leur idole. Tous réclamaient leur Cloclo, avec une folle envie de le voir ou de le toucher.

   Donc j'étais dans la cave avec mes tuyaux, et j'entends une voix derrière moi, qui me demande s'il y avait une sortie. Je me retourne et me trouve en face de l'idole, je lui explique que même s'il sortait par cette porte il serait vu de suite.

   Cloclo m'explique que sa voiture est garée à la station Esso à la sortie de la ville, et qu'il voudrait bien la récupérer. À pied celà était impossible vu le chemin à parcourir…

   Je lui propose de le prendre dans mon camion dès que j'aurai fini de remplir les cuves, seule solution à mes yeux pour ne pas le laisser "lyncher" par la foule. Il me donne son accord, et nous commençons à bavarder tous les deux assis sur des caisses en bois. Ma livraison terminée, je vais à mon camion, je prends une casquette en plastique, un ciré que je mettais pour me protéger de la pluie, je reviens et lui demande de mettre ça. Super docile il s'exécute. Beau tableau le Cloclo déguisé en pompiste ! Il avait vraiment fière allure !

   Je jette un coup d'oeil dans la ruelle, et le fais monter dans la cabine du camion, je lui passe une paire de lunettes de soleil, il était méconnaissable. Nous faisons le tour de l'hôtel et nous nous retrouvons devant l'entrée avec tous les fans en train de l'attendre et de crier son nom. Je vous garantis qu'il n'était pas trop confiant, il me demandait d'accélérer, mais je ne pouvais pas risquer l'accident, vu que la rue était bouchée. Heureusement il y avait un agent que je connaissais, je lui explique le cas d'urgence qui se passe, et il nous ouvre la route à grands coups de sifflet. Nous passons la foule, et filons directement à la station. Il me rend mes fringues en se marrant comme un gamin. Il entre dans le garage, ouvre le coffre d'une belle Ferrari grise immatriculée à Monaco, dans un carton il prend deux disques 45 tours, qu'il me signe à mon prénom, me remercie au moins dix fois, et part discuter avec le garagiste.

   Voilà comment j'ai rencontré une "future" idole, car en 63 ça débutait pas mal pour lui.

   Sur un 45 tours il y avait "Belles, belles, belles", son premier tube, et sur l'autre "Pauvre petite fille riche"…



Marlon Brando : sarraqueur de pralines !

   En septembre 62, j'étais venu à Paris pour subir une opération du coeur. J'avais à l'époque 18 ans.

   Je vous passe tous les détails. La seule chose positive est que tout a très bien réussi, et après un mois de calvaire, j'ai eu l'autorisation par mon docteur de retourner chez moi.

   Donc, début Novembre, ma mère et moi étions à l'aéroport d'Orly, qui était loin d'être ce qu'il est actuellement. Nous nous trouvions assis sur des "chaises" dans un grand "hall" une pagaille monstre, du monde de partout…

   Je me trouvais assis à côté de ma Mère, les valises à côté de nous, moi en train de manger des pralines. À coté de moi était assis deux Messieurs, jeunes très élégants, tous les deux vêtus de la même façon, pantalon gris, pull noir col roulé, mocassins noirs, et blouson en daim.

   Malgré mon pansement, je me tenais voûté, et tout à coup le Monsieur qui était à coté de moi, avance sa main et avec un grand sourire me demande la permission de goûter à mes pralines. Je lui tends le paquet, et il commence à déguster mes bonbons avec moi. Il me disait que "c'était good".



   Visiblement il ne parlait pas français, mais son copain lui parlait très bien notre langue. Nous engageons la conversation, il me demande pourquoi j'étais presque plié en deux. Je lui donne l'explication. Il traduit à son pote que je venais de subir une grande opération, que je venais de sortir de la clinique.

   Tout à coup arrivent des photographes et des "journalistes". Ils commencent à mitrailler le mec à coté de moi dans tous les sens. S'ensuit une petite pagaille, et au bout d'un petit moment, ils repartent comme ils étaient venus.

   Mon voisin, recommence à manger des pralines tout en s'excusant. Là je me décide à demander à celui qui parlait le français qui était ce Monsieur, et il me répond : "C'est Marlon Brando, et moi je suis Christian Marquand, nous sommes en partance pour l'Italie, ou nous nous rendons à un festival".

   Voilà je venais de passer un long et agréable moment avec un jeune homme super sympa, qui aimait visiblement les bonbons. À un moment ils se sont levés, ils ont salué ma mère, Monsieur Brando s'est accroupi devant moi m'a posé ses deux mains sur les épaules, et ma souhaité bonne continuation.

   Voilà comment j'ai passé un petit moment de ma vie avec un autre grand Monsieur du cinéma.



Jeanjean de Belcourt




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