ALGER AVANT, ALGER APRÈS : UN PEU D'ALGEOLOGIE



Caserne Charron et Centre Culturel Français :
Punaise, mais qui c'est, les morts de ces os ?


Photos de Yves Jalabert, textes de Gérald Dupeyrot, dessin de Jean Brua.

   De sa visite en Alger de fin octobre dernier, notre Tonton Jaja nous a ramené des images d'un lieu jusqu'ici peu photographié par ceux qui sont retournés en notre ville natale : la caserne Charron, 7 rue Hassani Issad, anciennement rue Maréchal Soult. Une petite rue parallèle entre rue Alfred Lelluch et boulevard Carnot, et entre rue Changarnier et rue Ducos de la Hitte. À mi-chemin entre Hôtel Aletti et Grande Poste. Voilà, c'est juste ici...



   Il s'agit de l'un des quelques bâtiments algérois dont l'usage, lors de l'indépendance, fut laissé à la France. Elle en fit son "Centre Culturel Français". Lieu peu visité de nous, peu photographié lors de nos retours, sûrement parce qu'il n'a pas place dans nos souvenirs : dans notre enfance et notre jeunesse, nous n'eûmes jamais l'occasion de mettre les pieds en ce lieu réservé aux militaires. J'aurais été bien embarassé de dire de quelle arme, avant que notre ami Jacques Camps ne nous l'apprenne, après la mise en ligne de la première mouture du présent écran. Bref, la tentation d'un retour en cet endroit ne se pose pas pour les ex-petits Algérois... sauf pour Jacques, on va apprendre pourquoi un peu plus loin...



L'entrée du Centre Culturel, rue Hassani Issad / Mal Soult.

   Aujourd'hui, en 2009, le "Centre Culturel Français", situé à deux pas de l'hôtel Aletti où étaient descendus Yves Jalabert et les pélerins de cet automne, est l'un des acteurs majeurs de la vie culturelle algéroise : on y retrouve un petit air de France, avec un beau jardin pour la méditation, un bistrot pour la convivialité et des expos pour le plaisir des yeux. Il s'y organise aussi régulièrement conférences, concerts, spectacles, rencontres littéraires, projections de films. La grande et belle bâtisse du "Centre Culturel Français" entourant une jolie cour arborée (l'ex-cour de la caserne) abrite également une médiathèque, un centre de langues, et un espace "Campusfrance" dédié aux étudiants désirant poursuivre leurs études en France. Un lieu festif et très vivant.

   Et patatras, voilà que l'an dernier, le 3 avril 2008, un coup de tonnerre ébranle cette belle quiétude et tout Alger : dans le si joli et si paisible jardin intérieur du Centre Culturel Français soi-même, la pioche de terrassiers vient de ramener à l'air libre des ossements humains ! Il est vite question de 10, voire de 20 squelettes enterrés dans la cour de l'ancienne caserne Charron. C'est plus une caserne, c'est un ossuaire ! C'est Douaumont !

   Du coup, l'ancien nom de l'endroit donne des frissons dans le dos : Charon n'était-il pas dans la mythologie le passeur des âmes qui n'accomplissait sa besogne que si le défunt avait bien en bouche la pièce d'or en paiement de cette ultime traversée ? En réalité, la caserne fut baptisée, au XIXème siècle, du nom du Général Charron, avec deux "r" et non un seul, qui fut Gouverneur Général de l'Algérie de septembre 1848 à juin 1850. C'est moins poétique, et pas davantage souriant. 

   Sitôt connue la macabre découverte, certains journaux algérois (dont "El Khabar") en font leurs choux gras : ils dénoncent qu'on vient de mettre au jour l'un de ces charniers où les soldats français, lors de la "bataille d'Alger" se débarrassaient des cadavres de "chouhadas", torturés puis éliminés. La gêne du directeur du Centre Culturel, selon le journal, sonne comme un aveu !

   Mais il faut le comprendre, le directeur : d'abord, il n'y a en réalité que 3 squelettes, ce qui n'a pas dû calmer la verve des procureurs ("Vous avez fait quoi des 17 autres ? Hein ?"). Ensuite El Khabar accuse le malheureux directeur de "chercher à tromper l'opinion publique, en niant qu'il s'agisse de martyrs de la Révolution". Mais il peut difficilement plaider, sans se faire taxer de cynisme, que l'armée française n'avait pas pour habitude de se débarrasser de cadavres compromettants sous les massifs de fleurs de ses cours de casernes, et qui plus est, en plein centre ville ! Le général Aussaresses a déjà expliqué dans son bouquin comment ça se passait.



En plein centre-ville.

   Heureusement, il y a des gens sérieux : la police scientifique algérienne, qui a hérité d'échantillons des trouvailles, va très vite ramener tout le monde à une plus juste appréciation des choses : ces endo-squelettes ont été privés de leurs utilisateurs naturels depuis déjà plusieurs siècles, à une époque bien antérieure à la présence française. Ouf ! Et puis la caserne Charron aurait-elle pu être l'un de ces lieux d'interrogatoire ?

   La réponse est non, absolument "non", puisque nous avons appris tout récemment, postérieurement à la première parution du présent écran, de notre es'mmaïen ami Jacques Camps, que la fonction de la caserne Charron fut d'abriter la Direction Régionale de l'Intendance (devenue plus tard Direction du Commissariat de l'Armée de Terre), organisme payeur des armées. C'est à dire que les soldes des soldats de toute l'armée française en Algérie, et toutes ses dépenses, passaient par les services administratifs de la caserne Charron. Et ce juqu'à la fin de la présence française. Jacques sait de quoi il parle : il est le fils du lieutenant-colonel René Camps qui de 1950 ou 51 à 1961 commanda le C.T.A.C. (Centre Territorial d'Administration et Comptabilité) rattaché avec différents autres organismes et services à cette Direction. Pour Jacques, le principal et meilleur souvenir de la caserne Charron, c'est que "devant, il y avait une cour pavée où certains dimanches mon père m'autorisait à faire du patin à roulettes (vu l'absence de personnel)". Voilà une question de réglée.

   Mais alors, ces squelettes, d'où peuvent-ils bien provenir ? Qu'on nous permette, non pas une hypothèse, mais simplement l'évocation d'un contexte : la rue Hassani Issad, anciennement rue Maréchal Soult, se situe exactement sur l'emplacement d'un des innombrables cimetières qui s'étendaient tout autour des murailles de l'Alger turc. La porte Bab-Azoun, et les remparts d'alors, se trouvaient pas très loin de là, à peine à un peu plus de 400 mètres, à la hauteur du square Bresson et de l'ascenseur du port.


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La porte Bab-Azoun se situait à l'emplacement de notre square Bresson.
On distingue à gauche "des hérissements de stèles, de gibbosités de marbre".

   Or, qu'écrivaient les érudits de l'ancien "Comité du Vieil Alger" ? Lisons un peu leur description d'Alger à l'époque de la conquête par les Français...

   "La campagne, jusqu'au pied des remparts, ne présentait que des hérissements de stèles, de gibbosités de marbre. Des marabouts s'élevaient de toutes parts, au sein d'enclos d'aloès, de cactus, qu'enveloppaient des fossés de séparation.

   .../... Il y avait en 1830, autour d'Alger, plus de trente hectares de cimetières. Ces terrains, comme les autres, devinrent l'objet d'opérations commerciales. Dans ces nécropoles où les inhumations avaient lieu depuis des siècles, les tombes se superposaient aux tombes, de sorte que plusieurs familles se trouvaient être propriétaires du même espace de terrain.

   Aussi, l'administration française fut-elle passablement embarrassée, lorsqu'il fut question, en 1846, d'aliéner ces champs funéraires. Pour le seul cimetière de Bab-Azoun (NDLR : la partie extérieure des remparts qui nous intéresse, donc), 65.000 mètres carrés furent réclamés avec pièces à l'appui par les indigènes, alors que celui-ci n'avait qu'une superficie de 22.000 mètres ; il y avait donc là trois étages de sépultures !

   .../... En même temps que les tombes de Bab-el-Oued, celles de Bab-Azoun furent en maints endroits saccagées... Celles situées le long des remparts, puis sur le champ de l'actuelle place de la République, de la rampe Dumont-d'Urville, de la rue d'Isly, de la rue Maréchal Soult (c'est moi qui souligne), furent aussi détruites".

("Feuillets d'El-Djezaïr", Comité du Vieil Alger, Chaix éditeur 1937, réédité à Blida en juin 2003).


   Rien de bien étonnant donc, si aujourd'hui, en picorant de-ci de-là, et en particulier rue Hassani Issad/Maréchal Soult, on exhume encore des restes issus de ces innombrables sépultures.

   D'ailleurs, certains vieux Algérois d'aujourd'hui, férus d'histoire de leur ville, moins prompts qu'un certain quotidien aux conclusions aussi excessives qu'hâtives, soutiennent que l'actuel siège du Centre Culturel Français était anciennement un cimetière (ce sur quoi, oui, nous sommes bien d'accord) où, ajoutent-ils, seraient enterrés les aïeux du saint "Sidi Abdelkader Djilali". Là, ils en savent plus long que nous ! Pourquoi pas ? Nous supposons que les multiples titres de propriété des tombes des cimetières au-delà de la porte d'Azoun, produits par leurs détenteurs comme il est fait mention ci-dessus, ont été conservés par les administrations successives, et doivent pouvoir être consultés à la Bibliothèque d'Alger.

   Rappelons aussi qu'en Alger, jusqu'en 1830, l'une des multiples pratiques turques d'exécution des condamnés à mort, consistait à les jeter du haut des remparts sur des crochets dépassant de la muraille. Les malheureux s'y embrochaient par l'une ou l'autre partie de leur anatomie (ouille !). On les laissait ensuite se débattre et agoniser, puis leurs corps se décomposaient. Comme le dit finement l'adage : "martyr", c'est pourrir un peu" ! Ce devait être littéralement dégouttant. La porte Bab-Azoun comptait quelques uns de ces crochets. Les ossements des suppliciés devaient ensuite choir, s'éparpiller, et ajouter au désordre nécropolitain régnant dans les terrains vagues s'étendant au-delà des remparts.

   C'est du haut de ces derniers, après la prise d'Alger en 1830, et contemplant le paysage alentour, que Mac-Mahon, encore petit sous-lieutenant de rien du tout, expérimenta pour la première fois son inoubliable exclamation, qu'il replacera quand il sera président de la République, en des circonstances plus propices, et qui passera à la postérité : "Que d'os, que d'os !" (à ne pas prononcer avec l'accent de Dodièze, merci, sinon, ma blague, elle veut plus rien dire !).

Gérald Dupeyrot.




Dessin Jean Brua



Parmi les sympathiques pious-pious de la Belle Époque semés en fond d'écran,
retrouvez l'un des habitants sans uniforme de l'ex-caserne Charron.



En 4 photos,
la caserne Charron au début du XXème siècle. ...


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D'abord une vue un peu générale : la photo date d'avant la Grande Poste, et même d'avant la démolition de l'église anglicane qui se trouve à son emplacement. Le bâtiment abritant le "Conseil de Guerre" se trouve juste devant nous. Le large bâtiment derrière la caserne Charron, c'est bien entendu l'ancien Musée des Beaux-Arts ; dans environ 30 ans, il fera place à l'hôtel Aletti.



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L'espace apparemment dégagé entre les deux édifices fera place, dans l'ordre, à un immeuble d'habitation, à la "Nouvelle Préfecture" et à l'Hôtel de Ville (voir le plan ci-contre). C'est bien entendu la rampe Bugeaud que l'on voit descendre sur ses "arches" vers le "carrefour des 5 avenues" (et son célèbre palmier).

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D'ailleurs, la rampe Bugeaud, nous y sommes, avec à droite la façade de la caserne sur la rue Alfred Lelluch.

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Nous voilà dans la cour. Cette façade est le côté opposée de celle que nous voyons ci-dessus, donnant sur la rue Alfred Lelluch. On entrevoit tout à fait à droite les balustrades de la rampe Bugeaud et ses immeubles. L'hétérogénéité des uniformes des militaires posant sur la photo (chasseurs d'Afrique, Zouaves, légionnaires...) ne nous dit rien en ce qui concerne la destination de cette caserne autour de 1900. Ce ne sont pas des bureaucrates, leurs tenues sont assez négligées, certains semblent en pyjama ! (en fait, des blouses de travail) Ça tient davantage de l'infirmerie ou de la maison de repos !
Qui aurait des lumières à, ce sujet ?



 Avant d'être Gouverneur Général de l'Algérie, le général Charron se signala en France par son zèle répressif, en particulier à la tête du 66ème régiment d'infanterie, lors de la grève des mineurs de la mine du Gagne-Petit, à Outre-Furan, près de Saint-Etienne. Le 30 mars 1846, frappé d'une pierre, il avait désigné à ses soldats une femme qui fut aussitôt, sans sommation, fauchée par les balles. Elle ne fut pas la seule : la fusillade fit 6 morts en tout. On sent bien que la riposte graduée, c'était pas son truc, à Charron ! Deux ans plus tard, le roi était renversé, et dans la foulée, en septembre 1848, Charron était nommé Gouverneur Général de l'Algérie.




... et la caserne Charron photographiée en octobre 2009 par Tonton Jaja :


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Tonton Jaja a pris cette photo depuis la rampe Bugeaud. On surplombe la rue Alfred Lelluch où la caserne fait l'angle (ci-dessous) avec la rue Changarnier.



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Ce qu'on voit depuis des fenêtres de l'ex-caserne : la rue Alfred Lelluch à gauche va rejoindre le bas des jardins Laferrière, la rampe Tafourah, et le square Guynemer. En face de nous, au centre, la rampe Bugeaud finit de s'élever pour aboutir à la Grande Poste.



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Le patron de la caserne Charron de 1950 à 1961...



Lieutenant-Colonel René Camps,
en charge du C.T.A.C., l'organisme payeur des soldes de toute l'armée française en Algérie...
et papa de notre ami Jacques.




Les habitants de la rue Maréchal Soult en 1922 ...


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La caserne est aux numéros 7-9-11. Les numéros pairs, de l'autre côté de la rue, il n'y en pas bezef. On remarquera au n°33 un avocat du nom de René Tilloy : on donnera son nom à l'une de nos rues.






Mais non, pisqu'on vous dit qu'ici, c'est Charron avec deux "R" ! Z'êtes badjoc ou quoi ? Allez, balek, vous allez nous porter la scoumoune !



Services présents à la caserne Charron en 1936 :

- Direction Santé (division), tél 14-90 ;
- Commandant du Train (tél 33-05) ;
- Section d'Études (tél 56-30) ;
- Sous-Intendance, S et H ;
- 19e section de C.O.A. (tél 33-5) .


(Répertoire PRAN)