NOTRE RUBRIQUE : À PIED, À CHEVAL, ET EN VOITURE

L'INCROYABLE ODYSSÉE D'UNE DODO NOIRE

Par Betty Reybaud

Ou : de Paris à Florence en passant par Alger

Avec, pour accompagnement musical, un chouïa de
"Pavane pour une infante défunte" de Ravel.
L'Infante étant en Espagne la fille puînée du Roi,
et la Dauphine étant en France l'épouse du Dauphin,
on va dire que c'est un peu pareil, non ?




Ça, c'est moi, la Dauphine noire
(l'une des 6 teintes proposées par le catalogue 1958)



I
Ma période algéroise




   Mon nom est Renault, Dauphine Renault.

   Je suis née en France à Billancourt, dans une usine Renault, en 1958. J'étais ce qu'on appelle un nouveau modèle, créé en 1956 à la pointe du progrès et de la mode: moteur 4 cylindres dans le coffre arrière, trois marches seulement, très longues, mais une traction brillante et pleine de nerf...

   J'ai fait mon premier long voyage en mer, après un parcours sur route en camion-remorque jusqu'à Marseille. On m'a transportée dans la cale d'un cargo. Je n'étais pas seule. De nombreuses voitures, d'autres modèles et d'autres marques, m'accompagnaient. Toutes étaient destinées au marché de l'Afrique du Nord. Il y avait là des Citroën, des Panhard (la "Dyna"), des Simca, des Peugeot et bien sûr toute la gamme de ma famille Renault, les Ondines, les Florides, y comprises les petites 4 chevaux et les Frégates, version berline et version break. À l'arrivée, on m'a tout de suite hissée sur un autre camion-remorque et transportée dans un immense salon Renault d'un quartier périphérique d'Alger (c'était loin dans la rue Sadi-Carnot).

   Je passais là de tranquilles journées à paresser au soleil en compagnie de mes soeurs, derrière une grande vitre. J'étais assez contente de mon état. Quelquefois des gens entraient, ouvraient nos portières, regardaient à l'intérieur, hochaient la tête et s'en allaient. Un jour de mai 1958, un Monsieur Très Bien entra. Le gérant, représentant la marque Renault, lui marchait sur les talons et lui illustrait en un langage coloré, ponctué d'onomatopées, les grands avantages et les petits inconvénients de chaque modèle. Il s'arrêta longuement devant moi, fit le tour, ouvrit mon coffre arrière, regarda le moteur puis ouvrit ma portière avant et s'installa au volant. Le représentant, rechargé à la manivelle, n'arrêtait pas de parler, mais le Monsieur n'avait pas l'air de l'entendre, il demanda simplement si ce modèle pouvait convenir pour une jeune fille. Le représentant repartit en panégyriques sur mes qualités mais le Monsieur l'arrêta d'un geste : "Vous avez d'autres couleurs ? le noir, c'est un peu...". Le représentant, pressé de vendre, s'étendit en long et en large sur les énormes difficultés qu'il avait pour obtenir des modèles de toutes les couleurs, sur les temps de livraison devenus encore plus longs avec les "événements" etc... etc... "Bon, je la prends" coupa court le Monsieur.






"Je suis devenue la propriété exclusive d'une fille au permis de conduire à peine décroché..."
Oui, c'est bien elle sur les photos, devant une collègue à moi, mais blanche... Regardez-la, la canusse, avec son foulard, ses lunettes noires, ses gants et sa robe, une vraie couverture de "ELLE" !


   C'est comme ça que je suis devenue, avec une immatriculation toute neuve: 85 GN 9A, la voiture d'une famille de pieds noirs. Enfin quand je dis une famille, c'est vite dit. En réalité, je suis devenue la propriété exclusive d'une fille au permis de conduire à peine décroché. Elle conduisait comme un pilote de "formule 1" sans en avoir d'ailleurs les capacités. Elle avait fait son apprentissage avec un conducteur de poids lourds de la Shell et me faisait chaque fois le double débrayage pour changer de vitesse. La plupart du temps, elle oubliait de mettre de l'eau dans le radiateur pour refroidir mon moteur, et essouflée et surchauffée, j'étais bien obligée de caler avant que tout ne pète en l'air. Elle s'étonnait en ouvrant le capot de voir de la fumée. Elle se brûla plusieurs fois en voulant ouvrir le bouchon du radiateur pour ajouter de l'eau que je m'empressais de lui recracher dessus, pulvérisée en gouttes brûlantes. Elle ne devait pas être très patiente, ma patronne, parce que je l'entendais jurer dans un langage inconnu que j'ai bien été obligée d'apprendre par la suite. C'était des "la purée, cette maboule" et autres expressions fleuries du même genre. Elle m'a même une fois donné rageusement un bon coup de pied sur un pneu. Après quelques tentatives inutiles de me remettre en marche, elle trouvait toujours un bon Samaritain qui s'arrêtait pour l'aider et ça repartait pour un autre épisode.

   Je préférais de loin être conduite par le Monsieur Bien. Cela arrivait rarement, de préférence le dimanche, quand la famille allait trouver des parents ou des amis et me laissait tranquillement garée dans une rue peu fréquentée. Le reste du temps et bien entendu la nuit, je me reposais au Garage du Viaduc.

   Et puis, la période "plages et bains de mer" est arrivée... Et là, ma zozotte de patronne s'en donnait à coeur joie. Elle me remplissait de filles et de grands couffins qui sentaient l'omelette, la saubressade et les cocas , et recouvrait le tout de grandes serviettes colorées et de petites chaises pliantes. Nous partions pour Fort de l'eau, Pointe Pescade, Bains Romains, Zéralda, et autres localités dont je ne me souviens pas, bravant les barrages et les nombreuses patrouilles qui nous arrêtaient souvent pour fouiller dans mon coffre avant. Les filles, elles, n'avaient pas l'air de se préoccuper, elles parlaient toutes ensemble dans un chahut d'enfer et se défoulaient en chantant des chansons à la mode (Bécaud, Dalida, Piaf, les Platters). Sur les plages où elles me garaient, le temps était splendide, du bon soleil chaud, une mer digne des Caraïbes, un petite brise qui soufflait, rafraîchissante, le sable, la mer : le paradis ! Je les ramenais en ville le soir et ma patronne me laissait pleine de sable, de taches d'Orangina et de papiers huilés dans mon box du Viaduc.





   C'était le Monsieur Bien qui me faisait nettoyer. Le gentil mécanicien qui s'occupait du garage, et que je soupçonnais d'avoir un "penchant" pour la zozotte, me tenait aux petits oignons.

   Et puis les choses ont changé. Je me suis retrouvée tout à coup en France après un autre voyage en bateau. Je n'aimais pas trop ça, les nouveautés. Le bateau était plein à craquer et tout le monde était malade... Une fois arrivée, je me suis de nouveau habituée à une petite vie tranquille avec le Monsieur Bien. On a changé ma plaque d'immatriculation.





Période française : bien propre avec le Monsieur Bien.


   On avait soin de moi. Je travaillais très peu, sauf les dimanches quand nous partions, le Monsieur Bien, sa dame et moi pour une promenade dans l'arrière pays. Plus de traces de la zozotte... Je ne m'en trouvais que mieux.

   J'avais toujours de l'eau et de l'essence quand il le fallait, on me lavait dès que j'avais un brin de poussière et on me graissait régulièrement. J'étais traitée finalement comme il le fallait. Je n'étais plus toute jeune et on me ménageait. Je voyageais sur les routes de France et de Navarre à petite vitesse et me reposait plus souvent qu'à mon tour.

   Mais malheureusement tout a une fin. Cette période tranquille eut une conclusion brutale. Une nuit que je sommeillais en paix dans mon box, la zozotte m'a réveillée sans ménagement. Sans réchaufement préalable, en roulant, poussée par mon pilote de F1, je hoquetais de ratés. Ça n'avait pas l'air de la préoccuper. Le voyage fut long. Je sentais bien que nous allions très loin. Je roulais au milieu de paysages différents. Après trois heures de voyage, l'humidité me recouvrait de grosses gouttes qui dégoulinaient en salissant ma carosserie. Et le calvaire recommença.





II
Ma période italienne ...






Avec les copains de la fac de médecine.


   Je n'avais plus de garage, je n'avais de l'essence que quand je me mettais en panne pour la demander, on ne me lavait plus... De l'eau ? J'en avais même trop, il ne faisait que pleuvoir. Par dessus le marché, je dormais dehors à la merci du premier délinquant venu. Sans soins, j'ai vieilli encore plus rapidement et j'avais des problèmes partout, à la carburation surtout... Et puis ce temps épouvantable, de la pluie tous les jours pendant des mois. Et ce qui devait arriver arriva, le fleuve qui traversait la ville devint si gros après des mois de pluie qu'il sortit de son lit et inonda la ville entière et les campagnes des alentours. En certains endroits, au centre de la ville, l'eau monta à plus de trois mètres de hauteur. On voyait passer sur le fleuve en folie des meubles cassés, des objets de toutes sortes, des bêtes mortes, des troncs d'arbre arrachés sur les boulevards et des voitures... Mes pauvres soeurs entrainées par le courant étaient quelquefois retournées et s'en allaient comme ça les quatre fers en l'air vers leur destin de future ferraille.





4 novembre 1966 : la crue de l'Arno


   J'ai eu de la chance, je n'ai pas été retournée ni entraînée par cette folle valse d'un automne pas comme les autres. En revanche, l'eau huileuse et noire de cambouis, de boue et d'autres saletés, dans laquelle j'avais passé un jour et une nuit, a pénétré partout dans mes engrenages et a fini par ruiner mon pauvre vieux moteur déjà bien en peine. Quand tout a été fini, des semaines après, ma patronne a appelé une voiture de dépannage qui m'a transportée dans un endroit où on m'a démontée, et vendue en morceaux.

   Pour me remettre en état de circuler encore un peu, il aurait fallu refaire complètement mon moteur et remettre en état ma carosserie et ma propriètaire avait bien d'autres chats à fouetter. C'est comme ça que j'ai fini mon existence tourmentée dans l'inondation du 4 novembre 1966 à Florence.



Interview recueilli par Betty Reybaud



Si vous voulez me voir passer en Dauphine,
glissez la souris sur ma photo !
(NE CLIQUEZ PAS !)


Extrait promotionnel, le disque est en vente sur le site Internet de la FNAC

Pour les amateurs, la Dauphine a été présentée en mars 1956 au Palais de Chaillot. Moteur 4 cylindres arrière, 845cm3, 3 vitesses, frein hydraulique à tambours sur les 4 roues. 30 CV. Grand succès dans toute les compétitions mondiales automobiles (Mille Miles, le Tour automobile, le rallye de Monte Carlo, le Tour de Corse) En 1957, Amédée Gordini donne son nom à un modèle de Dauphine, la 1093, 37 CV. Le modèle reste au catalogue jusqu'en 1967.

   C'était la star des années 60.



Pavé-réclame paru dans l'Écho d'Alger, 1958.