(kemias13.htm)







LE COIN DES BONNES CHOSES

LE BOEUF AUX P'TITS UNIONS

Un récit de Jeanjean sur le Livre d'Or d'Es'mma
avec pour dessert un dessin de Jean Brua !




Le n°22 de la rue de l'Union, chez Jeanjean,
là où la chose elle s'est passée...
(photo Jacqueline Simon, 2006)




LLORENS Jean-Jean 1934 (ALGER Belcourt les Halles)

02/05/2007 09:21

   Gil mon petit canari des îles !!!!! Tu parles des alertes et des bombardements sur Alger, pendant la guerre. Alors écoute bien ce qui va suivre. Un soir de 1943 en pleine alerte, alors que nous étions dans la cave de notre immeuble du 22 Rue de l'Union, à l'époque j'avais 9 ans, je me souviens que j'étais assis sur les genoux de mon père, qui comme le tien ne descendait jamais "aux abris". Nous voyons arriver un ami d'enfance de mon père, Marco, qui était employé à l'abattoir de la rue polignac, il discute dix secondes avec mon père, et les voilà partis par l'échelle de secours. Ma mère un peu étonnée, mais zen comme toujours ...

   Puis fin de l'alerte, et tous les locataires qui remontent dans leurs appartements, mais, et oui il y a un mais, qu'est-ce qu'on trouve dans le hall d'entrée ????? Tenez-vous bien !!!! Un énorme boeuf, mais un vrai comme dans les westerns, alors nous, les gosses, on commence à lui faire des mamours, et croyez-moi il en avait bien besoin, le pauvre. Mais que faire d'un boeuf en pleine guerre, à 10 heures du soir, et en plus parqué dans un hall d'immeuble, lieu très inhabituel pour cette pauvre bête ? Mais le pire est à venir.

   Donc décision unanime, ils vont le monter chez Mme Rigghetti, au 1er étage. Est-ce que vous avez déjà essayé de faire monter un étage à un boeuf qui devait bien faire 4OO kg ? Et c'est parti, en route Simone, on présente la bête au premier escalier de 10 marches, et il avait "ses" freins bloqués impossible de le faire avancer. Car l'étage se composait de 10 marches, puis à gauche 6 marches, puis à gauche encore 10 marches, et arrive sur le palier du 1er étage. Et la porte de l'appartement de Mme Rigghetti se trouvait en face de l'escalier. L'équipage se composait, à l'avant ceux qui tiraient : les frères Bennassar, et les frères Assante ; à l'arrière ceux qui poussaient : les frères Amar, mon père et Marco. Et les spectateurs qui encourageaient la manoeuvre.

   La "Mère" Rigghetti, pas assez de transformer une chambre en abattoir, aidait à "monter" le boeuf, à sa manière, elle s'était mis sur la tête une chéchia, et sur sa robe, un grand tablier rouge, et dans chaque main elle avait une castagnette espagnole sortie de je ne sais où, et elle se mettait devant la pauvre bête, en jouant des castagnettes et en chantant "sombreros et mantilles", mais le boeuf n'était pas du tout mélomane car il n'avançait pas plus vite pour ça.

   Pendant le temps de la montée, ma mère et d'autres voisines avaient aidé à débarrasser la chambre de presque tous les meubles, à l'exception de l'armoire à glace. Donc, un "bon" moment après, le boeuf (très fatigué) arrive dans sa nouvelle demeure !!!!! Mais ça n'avait pas l'air de lui plaire, car il avait du mal à se bouger dans cet espace exigü. De plus, de voir un autre locataire dans la glace de l'armoire ne lui plaisait pas trop.

   Et maintenant que faire ??? Donc mon père part chercher Monsieur Robert Bensaid, le boucher d'en face de chez nous, mais qui habitait près du Monoprix de Belcourt, et Marco part à coté du cinéma Musset chercher un copain qui travaillait avec lui à l'abattoir. Et tout ça en pleine nuit, entre deux alertes, et toujours pendant la guerre. Au bout de deux bonnes heures, toute "l'équipe", et même drôle d'équipe, était rassemblée devant le problème. Par où commencer ?????

   Donc la sentence était tombée, il fallait abattre ce pooooovre boeuf, qui avait eu le malheur de "s'égarer" un soir d'alerte, en plein quartier des halles. Mais qui n'avait pas été perdu pour tout le monde. A ce stade de la compétition, place aux pros du "bistouri. Donc, tout le monde virait de l'arène, et seuls restaient les "matadors" de service.

   Je vous passe tous les détails de cette péripétie, car après "le carnage", il a fallu transporter les morceaux dans le frigo de Monsieur Robert, avec des couffins, une vraie navette. Et en plus il y avait des traces de sang partout dans les escaliers le couloir, il a bien fallu laver tout ça, heureusement qu'il y avait de la main-d'oeuvre, car tout le monde était complice. Et le lendemain matin tout était redevenu "normal" avec distribution gratuite de viande, qui valut à monsieur Robert de nombreux éloges sur sa générosité, car bien entendu pas un morceau n'a été revendu, et beaucoup de familles de la rue en ont profité, avec étonnement car à l'époque il y avait les tickets de rationnement. Mais comme on disait "c'était la guerre".

   Et cette nuit-là il y eut trois alertes, mais ceux qui étaient remontés de la cave à la fin de la première n'ont pu redescendre à la deuxième, car l'escalier était "occupé", donc ils ont eu droit à un spectacle gratuit, mais sans voir la fin. Et dire que cela fait 64 ans, et je revois tout ça comme si c'était hier.



jeanjean.... de Belcourt


(1) À Belcourt, Mme Rigghetti était très connue, elle tenait la buvette de l'Alcazar à l'entracte, et avait "La Guinguette" juste à côté du cinéma où elle vendait de la glace, car ce n'était pas encore l'époque des frigos. Et à midi elle faisait "restaurant", c'était une maîtresse femme, forte et courageuse, mais un coeur en or, toujours prête à rendre service.