L'Hôtel Aletti s'en va t'en guerre




Par Marcel Aboulker

Marcel Aboulker, issu de la grande famille algéroise si familière à nous tous,
fit partie du groupe de résistants qui préparèrent le débarquement américain du 8 novembre 1942
et qui, ce jour-là, prirent le contrôle d'Alger contre les forces vichystes.
C'est avec les souvenirs tout frais de l'acteur qu'il fut de cette période
que Marcel Aboulker écrivit "Alger et ses complots", paru dès 1945.
Avec l'autorisation de sa fille Isabelle, nous vous en livrons ci-dessous
trois extraits pleins d'humour et de verve...
Marcel Aboulker disparut prématurément en 1952, on trouvera sa biographie par ailleurs sur le site.



I

Aletti, nid d'espions

    "En cet automne 1940, le centre de la vie mondaine d'Alger est l'hôtel Aletti. C'est une grande bâtisse carrée, construite à grands frais lors des fêtes du Centenaire de l'Algérie, qui regarde vers la mer. Au rez-de-chaussée, un café, un restaurant, un bar, un cinéma. Au premier étage, un autre restaurant et les salles de jeu, car on y joue, et beaucoup. Aux autres étages, les chambres. C'est le seul hôtel de classe internationale qui soit situé dans le centre de la ville. Il est tenu par un personnage grand et blême, aux yeux bleus lavés, qui se nomme Louis Aletti. Pendant qu'il loge, contraint et forcé, les commissions d'armistice allemande et italienne, son frère Jacques Aletti abrite à Vichy le Maréchal et sa suite.

    D'ailleurs, les commissions d'armistice des deux pays de l'Axe ne cohabiteront pas longtemps. À la suite d'une indiscrétion fâcheuse concernant un convoi de l'Axe, lequel fut pris violemment à partie par la flotte anglaise qui l'anéantit aux trois quarts, Allemands et Italiens se livrèrent une guerre fratricide ; les gifles volèrent, les insultes s'entendirent d'étage en étage, et, quelques jours après, la délégation italienne quitta l'Aletti, laissant le champ libre à ses vainqueurs. Elle alla s'installer en face, chez elle, dans un hôtel qui s'appelait, comme par hasard, hôtel d'Angleterre.

    Pour revenir à l'hôtel Aletti, c'est, à partir de 6 heures du soir le rendez-vous le plus extraordinaire qui soit. La table de John Boyd, conseiller de M. Murphy, dont on sait que le rôle d'informateur cache autre chose, et au moins un service de renseignements dont l'Angleterre profite, est proche de celle de deux espions allemands notoires, que je vois tous les matins monter aux ordres chez le consul d'Allemagne, près de chez moi. Le chef de la police de Vichy, qui traque les Gaullistes, est au fond du bar, à deux pas d'un officier du Deuxième Bureau qui les fait s'échapper par Tanger. Le représentant de M. Xavier Vallat, commissaire aux Affaires juives, M. Franceschini, délégué en Algérie pour appliquer les lois raciales, occupe, avec sa femme blonde et son chien brun, la table voisine de celle du fils Douïeb, qu'il a convoqué cet après-midi pour voir de quelle manière on lui enlèvera légalement ce qu'il possède. M. Jean Coupan (1), directeur du Comité d'Organisation de l'Industrie cinématographique en Afrique du Nord, qui doit à l'amitié d'Henri Clerc (aujourd'hui condamné aux travaux forcés à perpétuité pour intelligences avec l'ennemi) d'être passé du cirque Médrano au poste de dictateur au cinéma franco-allemand en Afrique française, est en amicale conversation avec M. D..., distributeur de films, dont on apprendra plus tard, après le débarquement de 1942, qu'il recueille chez lui des officiers allemands évadés, et qui, pour l'instant, essaie d'acheter pour le compte des Allemands les circuits de salles cinématographiques nord-africaines. Une douzaine de jolies filles, femmes du monde à la cuisse légère ou professionnelles sérieuses, assurent, entre les tables, la liaison et les liaisons. Le barman de droite travaille pour l'Intelligence Service, celui de gauche pour les Italiens, et ils échangent parfois leurs tuyaux comme des paquets de cigarettes anglaises, au marché noir. A l'Aletti, se tient, à longueur d'année, une véritable bourse des informations, des délations et des évasions.

    Robert Aletti, le frère de Louis, intelligent et courtois, fait le métier difficile de maître des cérémonies. Impassible, il parle anglais avec John Boyd, allemand avec les officiers en civil de la commission d'armistice, italien avec le comte Chini, de la commission mussolinienne, mélange de Gary Cooper et de don Juan, qui fait des ravages chez les Algéroises de petite vertu. Cela en conduira quelques-unes dans un camp de concentration, après qu'elles aient perdu pénitentiairement leur chevelure, et mises en carte, dit-on. On compte, parmi ces personnes, la propre belle-fille de M. B..., le chef de la Légion et S.O.L. notoire.

    Tout ce joli monde se retrouve une heure plus tard au restaurant du premier étage, deux heures plus tard à la salle de jeu. C'est le rendez-vous algérois qui se prolonge le plus avant dans la nuit. C'est de là que partent, un soir, un membre éminent de la commission italienne, le général Boselli et son aide de camp, le commandant Coletti, qui désirent, pour échapper à l'atmosphère surchauffée de la salle, aller prendre l'air sur le boulevard. On les retrouve, trente minutes après, étendus sans connaissance, devant un sergent de ville qui ne veut pas les ramasser pour ne pas avoir d'histoires, et qui, de ce fait, aura trente jours de mise à pied. Agression inexplicable. Le consul d'Italie et président de la commission d'armistice, Arrivabene, tempête et dit urbi et orbi que la ville d'Alger paiera un million de dommages intérêts. La ville ne paie rien, et les Italiens se dégonflent.

- C'est dommage, dit Louis Aletti le lendemain, c'était le plus francophile de tous.

    Je ne crois pas beaucoup à la francophilie des Italiens de la commission d'armistice, surtout en janvier 1941. Le général Boselli, le commandant Coletti, très mal en point, mais vivants, se remettent pendant un mois à la clinique Lavernhe. Ils ne comprennent pas pourquoi ils ont été attaqués.

    Ce mystère s'éclaircira plus tard."



(1) Jean Coupan quittera l'Algérie, heureusement pour lui, durant l'été 1942, pour devenir à Paris un des chefs responsables de la célèbre firme France-Actualités. Il prépare ses batteries dès Alger. Comme le public rechigne à ses stupidités filmées et quitte la salle quand passent les actualités, il édicte un ukase qui, c'est à peine croyable aujourd'hui, interdit aux spectateurs de sortir pendant la projection des actualités franco-allemandes.

II

"Cabaret de Paris"

    "Ceci ne me distrait pas de mes projets personnels de départ. Comme il n'est pas de pétrin qui n'ait, si j'ose dire, d'issue, j'en arrive à penser, à force d'examiner sous tous ses angles le problème, que le seul moyen de rejoindre de Gaulle est d'être l'ami des Américains. Calcul faux, mais comment s'en douter à l'époque ?

    Pour les contacter, comme on dira bientôt, je songe à créer un centre de renseignements clandestins dont la base ne peut être qu'à l'hôtel Aletti.

    Je ne saurais y être en permanence sans un paravent. Je pense d'abord créer un salon de coiffure qui justifierait ma présence à longueur de journée. Mais il faut demander à la Préfecture une autorisation spéciale, qui me sera refusée. Par ailleurs, la plupart des garçons coiffeurs étant italiens, il est probable que je serais brûlé en moins de deux jours. Donc, pas de salon de coiffure.

    Un peu plus tard, parlant avec Jean Marsac, de passage à Alger, j'apprends que le sous-sol de l'Aletti est aménagé en boîte de nuit. Je propose à Marsac de créer avec lui un cabaret. Il ne veut pas rester en Afrique du Nord. Joséphine Baker, de passage également, est pressentie. Elle demande des fortunes; une troupe de girls et une robe à plumes chaque semaine. On trouverait à la rigueur les fortunes, mais pas les robes à plumes.

    Malgré ces difficultés, le 12 avril 1941, dans les sous-sols de l'Aletti, le "Cabaret de Paris" ouvre ses portes. Marianne Michel y débute. La soirée d'ouverture est un triomphe.

    Mais le scandale arrive vite. Ce même soir, un chansonnier chante, contre mes avis, car je connais la mentalité du lieu, une chanson en anglais absolument anodine. Un officier de marine proteste violemment  : "On ne doit pas chanter en anglais". A propos de bottes, il invoque la prise par les Américains du Normandie. Scandale. La moitié de la salle engueule l'autre moitié et, à cause d'une petite chanson sans importance, voici que l'on se jette à la tête tout le vocabulaire des journaux et de la radio. C'est un match B.B.C.- Gringoire.

    Robert Aletti me prend à part et m'annonce gentiment la fermeture pour le lendemain. Elle est évitée de justesse. Mais on nous a à l'oeil, et, dès le jour suivant, les policiers de Vichy viennent prendre l'air du "Cabaret de Paris". On les endort, provisoirement, avec quelques boissons gratuites. Nous ne sommes pas très tranquilles.

    Fermera.., fermera pas ; fermera.., fermera pas... On ne ferme pas. Petit à petit, ça se tasse.

    Je ne suis, en apparence, qu'un simple client, et fort peu de gens savent que je mène l'affaire. De plus en plus brillantes, les soirées se succèdent. Comme je l'ai prévu les Américains du Consulat et de l'entourage Murphy, à la fois oisifs, curieux et assoiffés, viennent dès le premier soir, prennent une table, et ne la quittent pas de plusieurs semaines. Ces Messieurs des commissions d'armistice, Italiens d'abord, Allemands ensuite, se montrent plusieurs soirs de suite en civil. Au bout de quelques jours, un ordre arrive de Berlin. Les Allemands s'abstiennent, les Italiens restent. Des officiers, des journalistes, des fonctionnaires se coudoient dans une salle, où cent personnes tiendraient juste et où on s'écrase à cent cinquante, ce qui personnellement me va, car l'on peut entendre plus facilement ce qui se dit aux tables.

   Parmi les habitués, il y a même des Anglais, aviateurs qui ont atterri par mégarde ou par panne dans le désert, et qui sont prisonniers sur parole. Mes fiches de renseignements commencent à se remplir."

III

Un Churchill à l'Aletti



    "Il y eut quelques anecdotes plaisantes. Celle-ci que je tiens d'Agnès Capri, bloquée à Alger alors qu'elle était en tournée avec son manager blonde, Claude--Odette Calmon.

    Le matin du 8 novembre, au petit jour, quelques pensionnaires de l'hôtel Aletti, dont était Agnès Capri, attendaient des nouvelles dans le hall de l'hôtel. Intrigués par la canonnade, ils cherchaient à se renseigner. Il y avait là Pierre-Etienne Flandin ; M. Fabre-Luce, l'écrivain hitlérien bien connu, qui rentré clandestinement en France eut depuis des ennuis avec M. Abetz ; d'autres encore.

    Dans la lueur blême de l'aube, on vit descendre du grand escalier, défaits, pas rasés, le col de leur manteau relevé, les membres de la commission d'armistice allemande qui fuyaient protégés par des soldats armés de mitraillettes. Louis Aletti se dirigea vers le président de la commission d'armistice et, dans le silence général, on entendit cette phrase professionnelle :

- Comment, mon général, vous nous quittez déjà ?

    Quelques instants après entrait, bardé de revolvers, un beau garçon blond aux yeux bleus, le premier officier allié qui entrait à l'hôtel Aletti. Agnès Capri et Claude Calmon se précipitaient vers lui et lui demandaient :

- Vous êtes Américain ?
- Américain ? répondit l'autre en français. Pas Américain, Anglais. Je suis le capitaine Churchill.
- Comme le premier ministre ? demanda Claude Calmon, qui a l'habitude des ministères.
- Je suis son fils, Randolph.

   Il venait de débarquer avec un commando. Il les emmena au bar, naturellement."

Marcel Aboulker

Extraits de "Alger et ses complots",
Les Documents Nuit et Jour, 1945.
Avec l'aimable autorisation de sa fille Isabelle Aboulker,
nous l'en remercions vivement.





Cliquez sur la photo ! Et découvrez Isabelle avec son père.
Rien que les regards de ces deux-là, c'est déjà une immense histoire.

Retrouvez aussi Isabelle place Bugeaud, avec quelques années de plus, en 1952,
dans les "Photostops" d'Es'mma.



Ceux qui étaient présents :


Agnès CAPRI
Chanteuse qui eut son heure de gloire.
(photo tirée de la "Galerie de portraits de l'Écluse", empruntée au site de François Faurant sur Barbara (francois.faurant@free.fr).




Pierre-Etienne FLANDIN (1889-1958) Avocat, cinq fois ministre de la IIIème république, président du Conseil en 1934, ministre des Affaires étrangères du gouvernement Pétain le 13 décembre 1940, poste qu'il n'occupe que deux mois. Il rejoint l'Afrique du Nord en 1942.

Nous n'avons pas trouvé les portraits des autres protagonistes de cette scène magnifique, en particulier on aimerait bien voir à quoi ressemblaient le beau Randolph Churchill, le sarcastique et suprêmement désinvolte Louis Aletti, et les "vilains", Alfred Fabre-Luce et le général allemand.


Marcel Aboulker: on trouvera par ailleurs sur Es'mma la biographie de cet élégant et brillant touche à tout, disparu prématurément en 1952 : atypique, écrivain plein de verve et historien rigoureux, homme de radio au "Poste parisien" juste après la guerre, il commençait une carrière de cinéaste (Les Trois Mousquetaires, Les Pieds Nickelés, Les Femmes sont des Anges) quand la maladie l'emporta. Il est l'un des plus célèbres représentants de la grande dynastie algéroise des Aboulker, dont tout ancien Algérois se souvient avec émotion, ne serait-ce que pour avoir été le patient de l'un ou l'autre des brillants médecins qu'elle donna à notre ville (dont le Docteur Charles Aboulker qui donna, lui, son nom à la rue qui partait à droite de l'Opéra - et à gauche du café "Le vieux Grenadier" - et aboutissait en face la Cathédrale). Marcel fit partie du groupe des résistants algérois qui préparèrent le débarquement américain du 8 novembre 1942 et qui, ce jour-là, prirent le contrôle d'Alger contre les forces vichystes. Il est le cousin du José Aboulker qui dirigea cette résistance et qui fut par la suite délégué de la résistance extra-métropolitaine à l'Assemblée consultative, et Compagnon de la Libération. C'est chez le père de José, et oncle de Marcel, le docteur Henri Aboulker, au 25 de la rue Michelet, que se réunissait l'état-major de la résistance.

De Marcel Aboulker, nous aurons l'occasion de vous présenter d'autres écrits, non moins vivants et savoureux.